Rendez-vous culturels

BARDOU-JOB

"Société Bardou-Job et Pauilhac - Statuts de 1897" - Cf rubrique Articles/Bardou-Job.


PERSONNEL USINE BARDOU

Article : "Personnel ouvrier - Usine Bardou - Perpignan - 1928". Cf rubrique Articles/Bardou.


SAN MARTI

"Pierre Bardou-Job - Exportation de faïences San Marti en Amérique du Nord" - Cf rubrique Beaux-Arts/Arts graphiques


A LIRE

"Joseph Bardou et fils, entreprises de papier à cigarettes à Perpignan" - Cf rubrique Articles/Bardou


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Les Bardou et Bardou-Job : origines familiales et professionnelles

 

Jean Bardou - 1799-1852

Jean Bardou - 1799-1852

 

(...) Au tout début du XIXe siècle, les Pyrénées-Orientales constituaient pour les Bardou une terre d'adoption. En amont de la dynastie, Jacques Bardou était en effet né à Montardieu, dans le diocèse de « Couzerans », région réputée pour sa tradition papetière. Après une jeunesse passée à Montbrun, diocèse de Rieux, en Haute Garonne, il était arrivé à Perpignan en 1793. Fils de tonnelier, exerçant le métier de boulanger, il y épousait l'année suivante Marie Raspaut, une orpheline originaire d'Ille-sur-Tet. Le couple s'installait ensuite à Ille, où Marie Raspaut conservait des attaches familiales dans le secteur de la boulangerie. De leur union naissait Jean Bardou, déclaré à Ille le 6 nivôse an VIII (28-12-1799).

Vers la conversion professionnelle de Jean Bardou (1816-1848)

Avant de devenir fabricant de papier à cigarettes, Jean Bardou était à son tour durablement attesté comme boulanger (1818-1834) exerçant tout d'abord le même métier que son père. Sa jeunesse était perturbée par les changements de régime politique. En 1816, alors âgé de 16 ans, il avait en effet été condamné à un an de prison pour avoir écrit à Ille, sous la monarchie et sur le mur d'un moulin à farine « Napoléon, vive Napoléon ». On ne sait cependant s'il purgea sa peine.

En août 1817, âgé de 17 ans et muni d'une dispense d'âge en raison de sa minorité, il promettait mariage à Françoise de Godefroy, une jeune Conflentoise de cinq ans son aînée. Native de Corneilla et domiciliée au Vernet, celle-ci était fille unique et naturelle de Baselice de Godefroy et d'un père putatif dont la paternité ne serait jamais confirmée. Brillant autrefois, le lustre de cette famille de vieille noblesse franco-catalane, s'était de fait passablement terni, mais cette union permettait à Jean Bardou de « rentrer dans le rang ».

Précocement scellée, l'union de Jean Bardou et Françoise de Godefroy se révélait à la fois féconde et durable. Du couple naissaient en effet à Ille six enfants, déclarés de 1818 à 1833 : Jacques en 1818, Marie 1821, Joseph 1823, Pierre 1826, Magdelaine 1829 et Antoine 1833. Sans changement durant cette période, l'adresse familiale était également celle de l'aïeul Jacques Bardou, confirmant la réunion des générations sous le même toit. Le domicile se trouvait fixé « rue des quatre coins », les « quatre coins » étant, entre couvents et églises, un carrefour fréquenté du vieil Ille. C'est à cette adresse que décédait Marie Raspaut en 1825, suivie de Jacques Bardou en 1834, à l'âge de soixante-cinq ans.

Durant tout le premier tiers du XIXe siècle, le nouveau berceau familial s'était donc situé aux portes du Conflent, où les structures sociales et familiales se reproduisaient dans un premier temps à l'identique. A Ille, les Bardou s'étaient intégrés à un milieu commerçant relativement urbanisé et l'on peut penser qu'ils étaient également instruits, Jacques Bardou signant en 1799 parfaitement son nom. Après le décès de ce dernier en 1834, s'ouvrait pour la famille, dont Jean Bardou était promu responsable, une série de changements importants : changement de domicile d'Ille à Perpignan, changement de profession, de l'artisanat de la boulangerie à celui de la fabrication de papiers à cigarettes.

Attesté dans le chef-lieu du département en 1836, Jean Bardou était d'abord domicilié rue Grande des Fabriques, puis locataire de Paul Ducup rue de la Fusterie, et enfin rue du Bastion St Dominique. Exerçant d'abord le métier de boulanger, il devenait ensuite peintre et dessinateur et enfin en 1848 « fabricant pour son compte de papiers de fantaisie ». Conformément à la loi du 5 juillet 1844, il déposait le 3 septembre 1849 une demande de brevet d'invention « pour des papiers à Cigarettes dits papiers Job », auprès du ministère de l'Agriculture et du Commerce. Délivré le 14 novembre 1849 pour une durée de quinze ans, enregistré sous le numéro 8872, ce brevet faisait de Jean Bardou non seulement le promoteur officiel, mais aussi le propriétaire exclusif de la marque Job.

Débats autour de la paternité d'une marque (1844-1848)

Marque Job - Brevet d'invention n°8872 - 14-11-1849

Sur ce dernier point et pour des raisons ultérieures de concurrence commerciale, l'origine de la fabrication donnait cependant lieu à des interprétations différentes. Selon Pierre Bardou, devenu cadet des fils de la famille, c'est en 1838, voire en 1835 qu'installé à Perpignan, Jean Bardou aurait conçu les livrets à cigarettes à l'origine de son succès. Ces papiers, portant sa marque, devaient ensuite prendre le nom de Job, suivant la lecture extensive faite par les consommateurs des initiales de Jean Bardou, séparées par un losange. Ainsi l'idée et l'initiative de la fabrication revenaient au seul chef de famille, à savoir Jean Bardou.

La seconde version, émise par Joseph Bardou, devenu l'aîné des fils de la famille, contredisait cependant la première. Elle insistait d'abord sur la lente conversion professionnelle de Jean Bardou, après une période transitoire durant globalement de 1840 à 1850. A cette précision attestée par les sources, Joseph Bardou ajoutait une revendication, en s'attribuant personnellement la paternité intellectuelle du projet de fabrication, médité sur la frontière franco-espagnole. Exerçant pour sa part le métier de chapelier, Joseph Bardou avait en effet été le premier à quitter le cercle familial et se trouvait en 1844 établi à Bourg-Madame. En 1845, il épousait Marie Mitjavile, le mariage religieux étant célébré à Ville­Llorens en Cerdagne espagnole et le mariage civil à Bourg-Madame, en Cerdagne française, en 1847.

Née sur le versant espagnol, Marie Mitjavile était fille de Laurent Mitjavile et Marie Garretta. Son père, grand propriétaire terrien, possédait plusieurs domaines dont en particulier le mas Rondole, « l'une des plus grosses exploitations de Cerdagne française » selon Christine Rendu. Du côté maternel, les Garretta, originaires de Latour de Carol, formaient une vaste fratrie de négociants, pour la plupart en textile, qui avaient essaimé partout en France et en Espagne. Ainsi Marie Mitjavile, outre six frères et soeurs, ne comptait pas moins de sept oncles, établis à Lyon, Rouen, Paris, Toulouse ou encore Madrid et Barcelone. Les Garretta étaient eux-mêmes alliés aux Duran, entrepreneurs en chocolat, laines à la mécanique, espadrilles, en tous points de la Cerdagne. La vaste plaine d'altitude constituait ainsi une importante plaque tournante, en hommes et marchandises, entre France et Espagne.

C'est dans ce contexte de jeunesse que Joseph Bardou rappelait l'existence de relations fréquentes entre Bourg-Madame, Puycerda et la Seo d'Urgell. Il affirmait ainsi avoir acquis de Ginesto, quincaillier de la Seo, diverses « quantités et qualités » de papiers à cigarettes espagnols, puis le secret de fabrication de leurs livrets. Vers 1847 - 1848, ayant fait partager à son père l'idée d'une fabrication française, celui-ci se serait alors mis en mesure de réaliser le projet à Perpignan.

L'atelier de Jean Bardou à Perpignan (1849-1852)

Malgré l'absence d'arrêtés préfectoraux spécifiques à la Cerdagne, et au-delà des querelles de personnes, l'hypothèse d'un foyer de diffusion depuis la Cerdagne espagnole vers l'intérieur du pays, concomitant de celui du Vallespir, se trouvait donc fortement avérée. Suivant d'ouest en est la vallée de la Tet jusqu'à la ville de Perpignan, il essaimait d'ailleurs temporairement à Prades en 1859, où Joseph Pujol déposait la marque du « Papyrophyle ». Par ailleurs, les sources historiques, de même que le discours familial, s'accordaient à donner au façonnage le statut initial d'une activité de complément. Il accédait ensuite au rang de métier, dans la mesure où était assurée une production suffisante, artisanale et domestique.

En 1852, l'atelier de façonnage de Jean Bardou était attesté rue du Bastion Saint Dominique à Perpignan dans deux pièces du domicile familial, elles-mêmes mitoyennes des trois pièces de l'espace privatif. Il était composé de deux tables posées sur tréteaux, de presses, de « trois chariots avec dix couteaux » - soit un par personne - de centaines de boîtes vides ou en cours de confection, de papier et ruban rose. Une seconde pièce servait de lieu de stockage au papier en rames, carton au poids et paquets de ruban. Organisé à domicile, cet atelier de dimension familiale permettait donc l'emploi de la parentèle : parvenus à l'âge adulte et demeurés célibataires, les trois cadets oeuvraient ainsi au côté de leur père, dont ils partageaient depuis toujours logement et ateliers. Le personnel, féminin, se composait en outre de quatre ouvrières, auxquelles s'ajoutaient une servante et un domestique, au service de la famille.

Dès 1849, les circuits de production et commercialisation étaient entièrement maîtrisés. En amont du façonnage, les matières premières provenaient des papeteries Gary et Rouannet, situées à Castres. Le produit fini, initialement commercialisé dans l'échoppe du boulanger Calmettes, au rez-de-chaussée du domicile de Jean Bardou, avait ensuite été diffusé chez divers débitants de tabac perpignanais. A l'extérieur du département, il était diffusé, selon un contrat d'exclusivité, par Jacques-Zacharie Pauilhac « courrier de malle-poste » entre Toulouse et Perpignan, originaire de Montauban. Celui-ci avait délégué une partie de la distribution à un contact parisien, assurant ainsi, dès avant la seconde moitié du XIXe siècle, la diffusion du papier Job jusqu'à la capitale.

Héritage et essor des entreprises familiales (1850 et au-delà)

Successeur et seul propriétaire de la marque Job en 1853, Pierre Bardou, fils cadet de Jean, donnait une nouvelle impulsion à l'entreprise paternelle. Dès 1854, il tentait de s'assurer, en amont du façonnage, une première indépendance vis-à-vis des papetiers, en assurant à son tour sa propre production papetière, aux moulins del Fuster et de la Miséricorde à Perpignan. La modernisation de l'outillage intervenait en 1856, par l'acquisition de pièces inventées par Massiquot, augmentant ainsi les rendements des ateliers. En 1857, 35 maisons assuraient en France la diffusion du Job, dont le façonnage occupait dès 1853, « quinze à vingt ouvriers et ouvrières » à Perpignan. Dès cette époque en conséquence, l'entreprise de Pierre Bardou s'orientait, selon la classification de la Statistique générale de la France de 1847, vers la « grande industrie ou manufacture », rassemblant les établissements de plus d'une dizaine d'ouvriers.

Selon des modalités identiques, il fallait enfin distinguer des ateliers Job les entreprises de Joseph Bardou, revenu de Cerdagne et installé à son tour à Perpignan comme fabricant de papier à cigarettes, avant 1850. L'expansion de ses entreprises reposait aussi sur la participation sur la parentèle cerdane, convertie à la fabrication perpignanaise ou au métier de buraliste. La réussite des Bardou reposait donc sur la force de leurs réseaux, l'intégration à l'entreprise des circuits de production papetière et de commercialisation ultérieure et surtout, sur la marge importante de leurs profits. Ainsi prenait son essor depuis les Pyrénées-Orientales, une industrie nationale et internationale du papier à cigarettes, pourtant initialement dite « légère ».

Edwige PRACA 


  

Bibliographie

Extrait de l’article : PRACA E., « Les premiers ateliers de façonnage du papier à cigarettes dans les Pyrénées-Orientales (1838-1858) », revue Conflent n°208, Prades, juillet-août 1997, p. 31-45.

Iconographie

Marques et cachets extraits du brevet d'invention n°8872 délivré le 14-11-1849 par le ministère de l'Agriculture et du Commerce à Bardou père (Jean Bardou), fabricant et préparateur de papiers à cigarettes "appelés papiers Job", à Perpignan.

Légende

1° - Marque dorée sur la couverture des livrets

2° - Marque dorée sur la tranche

3° - Marque dorée sur la tranche inférieure

4° - Cachet noir blasonné aux armes de la famille de Françoise de Godefroy, épouse de Jean Bardou.

Sources 

Fonds de l'INPI, reproduction de la Division de la documentation, des publications et de l'action régionale, Paris, 1997.

Pour en savoir plus

PRACA Edwige, "Inventaire de Jean Bardou, promoteur du papier Job (1852)", site Amis des Bardou, rubrique Articles - Bardou-Job.